La rue Jules… histoire d’une atmosphère

Ce récit n’est en aucun cas une autobiographie, même s’il est émaillé de loin en loin de souvenirs personnels.

Il se veut évocateur d’une « atmosphère » celle du quartier de mon enfance et surtout de « ma rue Jules Moulet » entre les années 1950 et 1970.

Je n’y étais pas retournée depuis plus de dix ans, depuis le grand départ de maman.

Le destin, le hasard, un fil de vie, peu importe, m’a fait un jour rencontrer sur un Salon du Bien-Etre Giuseppe, le coiffeur énergéticien au rasoir salvateur….

Après bien des procrastinations, j’ai enfin pris rendez-vous, il y a quelques semaines, pour tenter de sauver ce qui peut l’être d’une chevelure quelque peu anémiée.

Seulement voilà ! Giuseppe exerce son art au 63 de la rue Jules…. juste en face de la maison qui a abrité mon enfance et mon adolescence !

J’y ai vu l’occasion d’un retour aux sources et d’un voyage souvenir, même si je n’habite qu’à 25 Km de là.

J’étais partie bien en avance, avec l’arrière pensée d’une immersion dans mes souvenirs. Au fur et à mesure que j’approchais, des images s’imposaient à moi. En arrivant devant le 66 je fus submergée par le flot des émotions et des souvenirs qui s’entrechoquaient.

Comme toujours chez moi, les émotions passent par l’écriture. Alors il m’est apparu comme une évidence que je me devais de raconter la rue Jules telle que je l’avais aimée et, le temps passant, idéalisée.

– le 66 –

Le 66 n’est pas le nom d’une boîte de nuit. C’est le numéro précis de la maison qui a abrité mon enfance.

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Au rez-de-chaussée, ouvrant sur la rue, deux portes cochères encadrent la porte d’entrée. A cette époque, celle de droite abrite Monsieur et Madame GRANGE et leur fils Roger.

Celle de gauche, donnant sur la rue derrière de grandes portes vitrées était leur maroquinerie ! ils travaillent le cuir et les grosses machines ne cessent de m’impressionner. Papa m’a expliqué un jour qu’il s’agissait là d’anciennes écuries (de l’époque où les automobiles n’existaient pas) et que le premier étage servait à entreposer le foin… Mais ça c’est une autre histoire !

Sur la porte d’entrée du 66, une plaque brille, régulièrement entretenue : ni un médecin ni un avocat… Il y a écrit « Emile BONNET – Comptable agréé », autrement dit papa.

Nous habitions au-dessus des GRANGE. Au-dessus du garage vivaient nos voisins de palier, tata AUBERT, son mari Victor et leur fille adulte, Paule.

Leur appartement était plus grand que le nôtre, puisqu’il traversait la maison de part en part, donnant sur des arrière-cours.

Le nôtre s’arrêtait au niveau du couloir et dans l’autre moitié vivaient les SOTTILE, Antoinette et Gigi. Il était maçon, et elle aidait maman à tenir la maison.

Nous étions les seuls à cet étage à avoir des WC personnels (ouf !) les autres locataires devaient aller dans le couloir dans des WC communs. La configuration était d’ailleurs la même au deuxième.

Lorsque nous avions une visite, une sonnette résonnait dans notre entrée (qui était aussi le bureau de papa), et nous sortions dans le couloir tirer sur une sorte d’espagnolette reliée à un filin, ledit filin étant relié à la lourde porte dont il déclenchait l’ouverture en tirant sur le penne. Toute une aventure.

A part le bureau précité, nous avions une cuisine, et une grande pièce qui servait de salle à manger. Dans un angle, un cosy me servait de chambre. Au fond de la Salle à manger une alcôve, la chambre de mes parents.

Au second, au dessus de nous, Madame MURENA, une dame plus âgée que mes parents, qui a longtemps tenu le petit kiosque à journaux en bas du boulevard Notre-Dame.

A son décès, bien plus tard, un poète (Christian Gabrielle Guez-Ricord) habitera là jusqu’en 1988. Une plaque souvenir du poète a remplacé la plaque de papa.

Au-dessus d’Antoinette vivait Mademoiselle MOLLARET, vieille fille célibataire. Et au-dessus des AUBERT la famille IMBERT, Monsieur et Madame et leurs deux enfants Rolland et Geneviève. Rolland avait environ 15 ans de plus que moi; il était handicapé et ne sortait de son antre que deux ou trois fois par an pour des visites médicales. Il avait un pied-bot et surtout un caractère renfermé qui le rendait mystérieux, voire inquiétant ! Geneviève fut ma copine d’enfance. Nous jouions à la balle en bas de l’escalier, sur une surface de 2 mètres carrés.

C’est en bas de l’escalier également qu’il y avait un petit local dans lequel Tata Aubert entreposait le charbon nécessaire à sa cuisinière, qu’elle remontait chaque jour dans un grand seau. Les autres locataires avaient des cuisinières à Gaz.

Nous faisions notre toilette à tour de rôle dans la cuisine, « à la pile » (l’évier en pierre de cassis). Enfant j’avais une bassine qui permettait à maman de me savonner puis de me rincer à l’eau tiède d’une casserole.

Pour la lessive, nous avions la lessiveuse. Il fallait savonner le linge au préalable, faire chauffer de l’eau dans la grande lessiveuse en acier galvanisé dont la partie centrale fonctionnait comme les cafetières à l’italienne. Une fois le linge bien lavé dans la lessiveuse il fallait le rincer, ce qui n’était pas chose aisée dans l’évier. Puis nous l’étendions sur les cordes à linge coulissantes, sous les fenêtres, dans la rue. S’il n’était pas assez essoré, les passants se prenaient des gouttes sur la tête.

Quelquefois la corde sortait de son roulement, et il fallait sortir le plus possible le haut du corps par la fenêtre pour la remettre en place. Une deuxième personne tenait la première pour lui éviter de se défenestrer !!! c’était un peu rock’n roll mais le système fonctionnait.

Nous essorions la salade dans de grands torchons que nous agitions par la fenêtre également, en surveillant que personne ne passe au mauvais moment.

Voilà. Le décor est planté de ce microcosme…. Si je l’ai fait, c’est que toutes les maisons de la rue fonctionnaient un peu sur le même modèle et le même mode de vie.

Le facteur passait le matin, à pieds avec sa grande et lourde besace en bandoulière.

Passait aussi le camion des « Glacières de Paris » déposer à la demande des gros blocs de glace découpés à la demande. Il fallait vite descendre les récupérer dans une bassine, sinon ils fondaient peu à peu sur le trottoir. A la maison, nous les déposions dans une glacière, ancêtre du réfrigérateur : meuble en deux parties. La partie du haut recevait le gros morceau de glace qui était changé tous les trois ou quatre jours. La partie du bas permettait de conserver au froid des aliments.

Le camion poubelle passait également. Nous descendions nos poubelles que les éboueurs vidaient manuellement dans le grand camion aux odeurs insoutenables qui laissait plusieurs minutes ses effluves derrière lui.


Je me souviens de la vieille fleuriste vêtue de noir, un peu crade, qui ne devait pas porter de sous-vêtement. De temps en temps elle faisait une halte, un pied sur le trottoir l’autre dans le caniveau, et lorsqu’elle repartait une flaque explicite racontait ses urgences !

Le vitrier déambulait, des vitres de différentes dimensions sur un grand portant qu’il portait à la façon d’une hotte, dans son dos; les carreaux étaient fins à l’époque et il n’était pas rare qu’un coup léger les brise. Il découpait une vitre à la bonne mesure (rien n’était vraiment calibré à l’époque). Je me souviens que pour changer la vitre cassée il fallait nettoyer les éclats de verre, enlever les petites pointes qui l’avaient retenue, insérer la vitre neuve, l’entourer de mastic bien propre des deux côtés en n’omettant pas de remettre des pointes. Je suppose que cela existe toujours dans les maisons plus anciennes. Ma mémoire est déformée par les revêtements modernes et les verres triple épaisseur dont nous nous équipons aujourd’hui.

Nous avions trois fenêtres donnant sur la rue. Mon QG était celle de la cuisine.

De nos fenêtres donc, nous apercevions en face, la petite porte de la Bibliothèque OCB (Office Central des Bibliothèques) qui ouvrait quelques heures par semaine.

Une fois la porte franchie, un escalier descendait vers un local situé en rez-de-jardin et dédié à des centaines de livres qui ont nourri ma soif de lecture des années durant. C’est sciemment que j’utilise le terme de rez-de-jardin puisque les fenêtres de la bibliothèque ouvraient sur un grand jardin que je voyais également de ma fenêtre et dont les locataires de la grande maison, dans le fond, profitaient. Cette grande maison bourgeoise de six étages avait son entrée principale dans le Boulevard Notre-Dame, mieux côté que la rue Jules.

Un immense marronnier plus que centenaire, montait jusqu’au dernier étage, faisant le bonheur d’un couple d’écureuils que nous apercevions de temps en temps. On se croyait à la campagne, et en même temps, apercevoir derrière les fenêtres, là bas au fond, des personnages qui s’agitaient, sortaient dans le jardin, éclairaient, éteignaient…. sans que leur intimité n’en souffre de quelque manière que ce soit, c’était un peu comme regarder dans un livre d’images.

A côté de la porte OCB, une autre porte, guère plus grande, que je n’avais jamais spécialement observé. Elle était je crois l’issue arrière de dépendances appartenant aux immeubles du Boulevard. elle était au 63. J’ai franchi cette porte récemment puisque c’est celle du cabinet de coiffure de Giuseppe, qui lui aussi donne sur le jardin.

Toutes les 15 minutes, un boucan d’enfer faisait trembler les vitres de nos fenêtres et de celles des proches voisins !

C’était celui de « l’ascenseur » comme nous l’appelions avec fierté et attachement : deux funiculaires hydrauliques qui montaient et descendaient simultanément vers et de Notre Dame de la Garde, la « Bonne Mère » . Ils s’arrêtaient fort heureusement en début de soirée (peut-être vers 18h ?) et ne reprenaient pas de bonne heure le matin, ce qui nous permettait des nuits calmes.

Antoinette, dont les fenêtres donnaient derrière la maison, côté cour, pouvait les voir se croiser dans la cataracte d’au qu’ils libéraient. Cette fenêtre était la mieux placée puisqu’elle était face à la colline à l’aplomb de laquelle le funiculaire avait été construit.

Quelques années plus tard, nos appartements furent vendus, avec possibilité de les racheter. Antoinette n’étant pas intéressée déménagea, et mes parents rachetèrent notre appartement et le sien pour un prix plus que raisonnable. La fameuse fenêtre fût alors celle de ma chambre. J’avais 14 ans et le bonheur d’avoir une chambre rien que pour moi.

Le 66 a perdu de sa superbe !

Il est vrai que ma vue d’adulte est plus critique et moins empathique. Mais quand je passe sous le grand porche qui mène à la cour sur laquelle donne ma chambre je n’y vois plus que délabrement.

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Les rails du funiculaire ont fait place au béton d’une barre d’immeubles, sacrifiés sur l’autel de la rentabilité.

La nostalgie disparaît pour faire place à l’indignation et à la colère devant tant d’application à détruire ce qui fut notre patrimoine.

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crédit photo de l’ascenseur : internet – on distingue les maisons de la fameuse cour sur laquelle mes fenêtres portaient.

– Et quoi d’autre ? –

A côté du 66, le 64, rien de plus normal. Le 64 aussi était haut en couleurs. Je me souviens de la vieille madame ARMANIEN, mais surtout de la famille ZANNINI dont le fils Marcel, musicien déjà connu dans les années 50, date de création de son premier Groupe, nous régalait parfois de ses répétitions à la clarinette. Il faisait ses gammes, et il n’était pas rare de l’entendre, surtout l’été lorsque nous vivions fenêtres ouvertes.

Puis venait l’angle de la rue Dragon, avec son magasin de souvenirs religieux, sa savonnerie artisanale, juste à l’entrée du « Jardin de l’Ascenseur » ombragé et agréable où les enfants du quartier aimaient faire de la patinette et du patin à roulettes.

Les cars de touristes défilaient; générant une animation diurne permanente dans le quartier.

Ma rue Jules à moi s’arrêtait un peu là, à ce petit univers restreint composé de quelques immeubles, une cour et deux jardins… même si en bas de la rue il y avait un autre monde dont l’atmosphère m’était moins familière :

Au 26 « l’escalier fantôme » par lequel, au temps ou la rue Jules Moulet s’appelait encore rue Cherchell, les soldats étaient parti à l’assaut de l’ennemi sous la conduite de Pierre Chaix-Bryan pour libérer la Bonne Mère de l’ennemi. Il m’est arrivée avec d’autres gamins d’y échafauder des aventure le temps d’un jeudi oisif au patronage dont la porte restait ouverte.

Plus bas encore, Madame DAVIN, la couturière de maman puis, à l’angle de la rue Delanglade, un matelassier qui inlassablement changeait le coton des matelas qui s’affaissaient. Son local était rempli de balles de coton entassées jusqu’au plafond.

La rue remontait alors -avec au n° 8 la Sécurité Sociale qui s’y trouve encore (déguisée sous le nom d’Assurance Maladie) – pour aboutir en haut du Cours Pierre Puget dans le Boulevard Gazzino, actuel Boulevard André Aune.

Mais mon atmosphère à moi commençait à l’angle de la rue Dragon !

En face de la maison, une fois dépassée la Bibliothèque et ce que j’appellerai « la porte de Giuseppe », il y avait le Grand Garage DIDIER (garagiste et concessionnaire Citroën), avec son petit monde à lui : le patron Georges, qui postillonnait à tout-va, son neveu Robert, jeune encore mais qui assurerait la relève. Robert habitait avec ses parents et sa sœur Geneviève dans la cour. Le papa était taxi, la maman avait remplacé Antoinette pour aider maman à la maison. Revenons au garage : le mécano le plus ancien était Robert CAMPOCASSO, d’origine Corse. Tout le monde l’appelait Napoléon. Çà ne le contrariait pas le moins du monde. Avec lui toute une équipe de jeunes mécanos : Gérard, grand et beau qu’une copine épouserait plus tard, Robert Illy, et Jean-François Robin de petite taille avec de grands yeux bleus et un sourire permanent au-dessus d’une fossette…. Geneviève Imbert lui avait donné le surnom d’un personnage de dessin animé, bobotte-de-doigt-de-pied (va savoir !!!). Bref, adolescentes nous le draguions éhontément, en cachette de nos parents.

Je connaissais tout d’eux et de leurs allées et venues, car mon poste d’observation était le rebord de la fenêtre de cuisine où je restais assise des heures durant.

La cuisine était un lieu de vie avec, posé sur une console, un poste TSF qui diffusait le mercredi soir « Les Maîtres du Mystère » .

Comme je l’ai expliqué plus haut, la cuisine servait aussi de salle de bain.

Les fenêtres, très basses, comportaient toutes une barre transversale ou rampe scellée dans le béton à hauteur de taille, sur laquelle on pouvait s’appuyer pour se pencher. Je me glissais sous la barre pour observer, assise pendant des heures, les bruits et mouvements de mon quartier. Geneviève, à son étage, faisait de même et nous parlions d’une fenêtre à l’autre, saluant au passage les brèves apparitions de Tata Aubert et de Madame Murena.

Un lieu de bavardage très convivial, la fenêtre.

Un peu plus haut que la maison, il y avait un bar dont j’ai oublié le nom. Je me souviens que nous nous y rendions pour voir la télé, comme nos voisins, à condition de consommer bien évidemment. Nous y regardions La Piste au Étoiles de Gilles Margaritis animée par Michel Francini à ses débuts puis par Roger Lanzac.

Toute enfant j’ai rêvé de princes et de princesses en regardant en Eurovision le Sacre d’Élisabeth II d’Angleterre…. j’avais trois ans…. Le bar affichait complet ce jour-là.

En haut de la rue, le Bar Hugues (nous ne manquions pas de bars à l’époque). Il y avait aussi le patronage des garçons (celui des filles était à l’entrée du jardin de l’Ascenseur, comme évoqué plus haut). Ce patronage était à flanc de colline, juste en contre-bas de la Basilique. On apercevait à cette hauteur de la rue la statue de la Bonne Mère, illuminée, de nuit.

Plus tard, quand maman se retrouva seule et plus handicapée, elle décida de quitter le 66, et acheta au 105 dans un immeuble plus moderne avec ascenseur, au 3ème étage. Je mentionne cette anecdote car son balcon se trouvait juste en face du patronage, et on voyait formidablement bien Notre-Dame de la Garde qui apparaissait sur la colline (juste la statue au-dessus des arbres), face à nous. Malheureusement, atteinte de DMLA, elle ne put en profiter que pendant peu de temps.

Après le patronage, le grand jeu de boules où se retrouvaient les habitués et les joueurs de passage. Papa s’y arrêtait invariablement en descendant du Bus (57 ou 59) qui le déposait à Vauban lorsqu’il revenait de chez ses clients. Le samedi, c’était aussi sa seule sortie en « célibataire » tant qu’il a pu marcher.

La rue Jules ressortait ensuite sur le haut du Boulevard Notre Dame, avec quelques points de chutes essentiels, comme, en montant à droite, la poissonnière qui installait son étal au pied de l’escalier de la montée Notre-Dame, et la grande boucherie Basso de la place Valère Bernard.

Je serais de mauvaise foi si je déclarais ne pas connaître ce côté là, puisque c’est la route que nous empruntions pour aller à la maternelle de la rue de Lacédémone, chez les sœurs Franciscaines Missionnaires……..

En débouchant sur la gauche du Boulevard, le Cinéma le Breteuil, ou j’ai connu mes premiers films et qui deviendrait un cinéma d’Art et d’Essai bien des années plus tard. A côté, le Pompon Rouge, Boulangerie Pâtisserie ou je me régalais avec les couquies (???) feuilletés sucrés en forme de lemniscate et garnis de crème pâtissière, les puddings, et les bonbons de l’époque. En face du carrefour, le fleuriste « Au Coin Fleuri » qui a paré à tous nos besoins en fleurs et couronnes pendant tant d’années.

ET AUSSI…

Le samedi soir, à la nuit tombée, lorsque la rue était calme et que nous entendions non seulement notre radio mais aussi celle des voisins, soudain, des martèlements au sol et des bruits de chaînes de vélo : C’étaient les « blousons noirs » la bande de Vauban qui descendaient pour en découdre avec celle d’un autre quartier (souvent le Vieux-Port qui n’était qu’à 10 minutes de marche). Les Hell Angels de l’époque. Les volets se fermaient ou s’entrebâillaient dans la crainte de représailles qui ne se sont jamais produites : ils avaient d’autres chats à fouetter…. Mais nous les regardions à travers les lamelles de bois, comme si un danger imminent nous menaçait. Papa s’en fichait un peu, sauf que ça perturbait son écoute de l’émission à la radio. Maman était très peureuse et me communiquait son angoisse.

Parfois, un voisin décédait. Nous étions immédiatement au courant car de grands rideaux noirs avec ses initiales venaient orner la porte d’entrée du bâtiment concerné, et un cahier de condoléance était déposé dans l’entrée qui restait ouverte.

Le corbillard, lui aussi était noir et drapé de noir à ses fenêtres.

Cela donnait à la mort une connotation encore plus lugubre, si tant est que ce soit possible.

Pour revenir à des ambiances plus heureuses, la rue Jules était une rue en pente ou les gamins aimaient se laisser glisser dans des carrioles faites de grosses caisses de savon montées sur roulements à bille, bidouillées par eux-mêmes ou leurs parents. Point de casque à l’époque, et le risque permanent de partir en vol plané en cas de collision. Il fallait être vigilant en sortant de chez soi, surtout en dehors des heures scolaires !

J’ai parlé de deux bars une peu plus haut, mais nous étions privilégiés : il y en avait un troisième au coin de la rue Dragon : Le Bar de l’Ascenseur. Bien placé pour tenter les touristes assoiffés. Mais il avait sa faune personnelle avec les habitués qui « tapaient le carton » ou venaient boire un pastaga ou un café. C’était un établissement propre et calme et même les dames d’âge mûr comme le fut maman avant de déménager, pouvaient s’y retrouver pour papoter. Le soir dans tous ces établissements, le patron vidait au sol de la sciure pour absorber les liquides tombés dans la journée. Je suppose aussi que c’était bon pour le carrelage. A l’aube, le lendemain, il balayait.

C’était vivant, c’est le moins qu’on puisse dire.

En descendant la rue Dragon, après le bar il y avait un tapissier, puis Malou, l’épicière très enrobée, son époux et leur fille Suzanne. Tout le quartier s’y servait. Malou m’aidait à traverser la rue lorsque je me rendais au Cours Chevreul rue Edouard Delanglade, enfant, vers l’âge de six ans…. Madame Murena, de son kiosque à journaux, me faisait ensuite traverser le Bd Notre Dame. Maman avait des problèmes d’asthme tellement fort qu’il lui était impossible de sortir des semaines durant.

Le soir à 18h, après l’étude, je reprenais le chemin en sens inverse et les mêmes personnes me faisaient de nouveau traverser.

C’était ça aussi la vie du quartier, tout le monde se connaissait, avec ce que cela comportait d’agacement parfois, bien sûr; mais j’en garde le souvenir d’une grande famille et de beaucoup de solidarité.

Un jour de 1972, l’ai quitté le quartier….. sans état d’âme aucun : j’étais heureuse, je me mariais… je ne me souviens pas avoir jeté un regard derrière moi ce jour-là même si je devais y retourner, bien sûr, pour voir mes parents.

L’Ascenseur était encore là, le cocon était intact. Pendant des années, avec l’enthousiasme, l’égoïsme et l’insouciance de la jeunesse, je n’ai pas analysé l’importance de cette enfance équilibrée dans un écrin familial confortable.

Papa est parti quelques années plus tard. Maman a déménagé (pas très loin, à quelques dizaines de mètres de là !!!). Mais en allant la voir je ne jetais plus aucun regard au 66, trahissant mes souvenirs par lâcheté.

Plus de 50 ans se sont écoulés et ce besoin d’écrire révélateur et incompressible m’ouvre les yeux sur l’amour qu’on peut inconsciemment poser sur des murs, des rues, des personnes….. et qu’il ne sert à rien de le nier. Tôt ou tard le souvenir vous rattrape.

Cette rue fait partie de moi comme ma Ville, qui me prend aux tripes sans que je puisse m’en défendre, ma ville et les multiples quartiers qui ont compté dans ma vie….. mais ça, c’était après la rue Jules Moulet.

ScanLN 4 ans

devant la porte, en demoiselle d’honneur un jour de mariage

Gibulène – Janvier 2022

 

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16 commentaires sur “La rue Jules… histoire d’une atmosphère

  1. Quelle belle page !
    Lue avec plaisir et amusement, cette rue a le charme de ton enfance et le gardera malgré les transformations.
    Tu pourrais développer chaque paragraphe il me semble, raconter des anecdotes sur les personnages du quartier, certainement hauts en couleur. Je suis certaine que tu aurais des lecteurs si tu le proposais à un journal.

    Aimé par 1 personne

    1. Contente que cella t’ait plu Alma…… il y aurait tant à raconter en effet, mais je m’aperçois que je manque parfois de précision….. et je suis bien trop paresseuse pour écrire tout un livre. De plus j’évite un maximum de détails personnels, ce qui est un exercice périlleux mais aussi un choix.
      Je vais en éditer un exemplaire pour moi comme je le fais pour certains de mes poèmes. Ca amusera ma descendance 😀

      Aimé par 1 personne

  2. FORMIDABLE Hélène. C’est Un vrai scénario à la Guédiguian. Riche, drôle, émouvant et quelle précision dans les détails. J’en ai d’ailleurs reconnu certains . la cariole à roulements à billes par exemple . Vraiment bravo! Tu as drôlement bien fait d’écrire ce texte. Il faut le faire lire à ton fils et à tes petits enfants. C’est un extraordinaire témoignage. Un trésor patrimonial . Quelle mémoire! Je t’embrasse Et encore merci pour ce joli moment de lecture.

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    1. Oh merci mon Bruno d’apprécier autant. Le faire lire à mes petits enfants, sans aucun doute. Pour le fiston c’est un peu Joker. Il a horreur que j’évoque le passé, et ne lit aucun de mes textes…… mais qui sait !!! il y a tant de choses à raconter de notre merveilleuse génération qu’on ne s’arrêterait plus ! Je t’embrasse aussi. A bientôt pour nous raconter la Hongrie et Budapest ❤

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  3. Quelle mémoire ! J’ai des souvenirs beaucoup plus flous de mon enfance.
    Mais je ressens beaucoup de vie dans ton histoire. De l’amour, du bonheur même si on en a pas forcément conscience sur le coup.
    Et je compare aux jeunes de maintenant (je suis un vieux con), toute la journée sur le téléphone dans un monde virtuel. Comment devenir un être humains dans ces conditions ?

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    1. Bonjour John, heureuse que ce texte te parle. De mémoire le vieux con est plus jeune que moi 😀 mais nous avions des valeurs qui n’existent plus…. nous avons vécu une époque formidable, même si au sortir de la guerre nous n’étions pas dans le monde des bisounours ! mais l’enthousiasme et la soif de vivre étaient au rendez-vous ! belle journée à toi

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  4. Bonjour Hélène,
    j’admire comme tu as pu garder en mémoire tous ces détails et aussi les noms des voisins…
    Tes évocations sont très riches et vivantes, on a l’impression de s’y plonger  » en vrai »!
    Je comprends ta nostalgie et ton indignation devant le saccage qui en a été fait depuis.
    Bisous et bonne journée à toi,
    Mo

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    1. Merci d’aimer Mo ! c’est amusant tout le monde trouve mon récit précis alors que j’avais l’impression de ne pas me souvenir de grand chose. Oui je suis en colère de toutes ces incohérences………. heureusement que je n’y habite plus finalement. Bisous belle soirée

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  5. Bonsoir Hélène. Je viens de lire, avec délectation, cette histoire. Ayant eu, moi même, une enfance « itinérante », je t’envie… Mais, quelle mémoire !!!! Je m’y suis crue. Tout y est : les noms des gens et des rues avoisinantes, les habitudes de chacun, les descriptions détaillées, etc. Ce récit est génial et nous imerge dans un « monde » révolu. Chapeau bas, ma belle.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci d’apprécier ma jolie ! Le monde de Word Press Com nous permet de laisser exprimer nos imaginations, et également nos ressentis. Les amis blogonautes se suivent et s’apprécient…. Ce n’est pas exactement le cas sur les réseaux sociaux ! tu es une des rares à avoir lu mon histoire de la rue Jules sur Fbk …….. On me dit souvent que ma façon d’écrire et agréable et qu’il faut continuer, mais je ne suis à l’aise que sur le blog ! gros bisous

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  6. Bravo Hélène !
    Une très belle description de ta rue qui me rappelle tant mon enfance à la campagne chez ma grand mère … Tout a tellement changé! L ambiance de la vie de notre époque nous a marqué, nous à modelé sur un regard observateur . Les ressentis sensoriels sont encore là comme par magie . Merci pour ton partage

    Aimé par 1 personne

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